“QUE cherchez-vous ?”

Père Olivier PLICHON, Recteur de Saint-Louis des Français de Lisbonne

Une œuvre d’art

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L’appel d’André et Pierre

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage

(Milan 1571 - Port’Ercole 1610)

Huile sur toile, 140,1 x 176,0 cm

Vers 1602-1604

Cumberland Art Gallery, Bedchamber, Hampton Court Palace (Grande-Bretagne)

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 1,35-42. 

En ce temps-là, Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ? » Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi). André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ. André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre. 

Description

Le Christ fait un geste en se tournant vers les frères Simon (que le Christ nommera Pierre) et André, qui cherchent à voir le Messie. Les visages et les mains burinés par les intempéries des pêcheurs expriment avec éloquence l'étonnement, la confusion et la peur.

Un Christ jeune, rarement montré sans barbe, fait un geste de la main dans la direction où il se déplace, en se retournant vers les deux frères. Pierre tient deux poissons embrochés sur un roseau et semble particulièrement surpris ; André, lui, paraît presque incrédule. La composition semble indiquer que le Christ marche tranquillement vers la droite, sans regarder en arrière, et que les deux autres personnages (après une période d'étonnement et de réticence) se mettent à le suivre.

À quelques exceptions près, les chercheurs en art ont pensé que cette peinture de la collection royale s’appuyait sur une structure picturale déjà connue du Caravage, puisqu’on connaissait déjà onze autres versions. Les douze versions étaient considérées comme des copies d'un original perdu jusqu'à ce qu'en 1987, Maurizio Marini suggère que la version de la collection royale puisse être l’originale, une opinion aujourd’hui largement acceptée. La restauration récente de la peinture a aidé à résoudre la question.

L'examen de la peinture a révélé qu'un sillon expressif du front du Christ ne faisait pas partie de l'idée originale du Caravage, mais avait été causé par des dommages à la surface de la peinture (ou plutôt par la décoloration des premiers dégâts). Ce « froncement de sourcils » se voit dans deux versions de la peinture, à Weston Park et autrefois Chatsworth, qui ont été clairement copiées à partir de la peinture de la collection royale, probablement à la fin du XVIIe siècle. La restauration a également révélé le dynamisme de la composition : le bras droit de Pierre, qui était auparavant assez plat, semble maintenant se projeter hors de l’avant-plan (en plaçant le poisson sous notre nez) par un effet typique du Caravage. Le lien entre ses deux mains et la figure du Christ établit une récession diagonale dans l'espace, qui était illisible avant que le tableau ne soit nettoyé. Nous pouvons aussi maintenant apprécier le contraste entre les longs doigts pâles du Christ et les mains burinées par les intempéries avec lesquelles ces pêcheurs expriment leur surprise, leur confusion et leur peur. Le visage du Christ et ses mains sont les plus éclairés de la scène, tandis que ceux de ses disciples sont plus dans l'ombre. La peinture a été appliquée rapidement mais avec précision, bien que le Caravage ait fait de nombreux changements mineurs mais significatifs au fur et à mesure de la composition. Autre caractéristique de son travail ultérieur : l'utilisation de la couleur d'amorçage comme un ton moyen, visible dans l'œuvre achevée - dans ce cas sur les doigts des figures, et entre les zones de couleur dans la draperie bleu verdâtre du Christ.

Aucun dessin du Caravage n'a été identifié, et il est probable qu'il ait peint directement sur la toile. Pour l'aider, il a développé sa méthode originale en incisant les couches de peinture inférieures (peut-être avec un stylet) pour marquer les positions importantes dans sa composition. Beaucoup de ces incisions sont visibles, autour de l'oreille d'André, couvert de poils dans la peinture, mais aussi dans les lignes marquées autour de la tête du Christ ses sourcils, la ligne des épaules et sa manche inférieure. Le bleu de la robe du Christ a été vu comme un argument contre l'attribution: selon Bellori, le Caravage n'utilisait pas le cinabre rouge et bleu azur, et si parfois il les avait choisis, il les ramollissait en disant qu'ils étaient le poison de couleurs ! Le bleu utilisé ici est certainement inhabituel pour le Caravage, bien qu'il utilise le bleu dans le Baptême du Christ (National Gallery d’Irlande) de l'année 1603 et l'Annonciation (Nancy) de l'année 1604-5. Cependant, la restauration a révélé que la couleur était modulée à un bleu verdâtre riche dans les faits saillants, mais une couleur sombre presque « indigo » dans les ombres, qui peut-être qualifie comme ce type de « ramollissement » dont parle Bellori.

Il est difficile de situer ce travail dans la carrière du Caravage car il n'y a aucune trace de ce sujet dans les divers documents. Pendant de nombreuses années, la composition a été liée à un tableau décrit par les premiers biographes Giulio Mancini et Giovanni Baglione comme un « Christ qui va à Emmaüs ». Pourtant ce tableau ne décrit pas le pèlerinage à Emmaüs - un épisode dans lequel le poisson ne joue aucun rôle - il est juste possible que les deux auteurs aient mal compris le sujet. Ce « Christ qui va à Emmaüs » est maintenant généralement considéré comme une référence à la Cène d'Emmaüs de 1601 (National Gallery, Londres). Sans les références documentaires, cette peinture de la Collection Royale ne peut être datée que stylistiquement et semble appartenir à la période 1603-6, peinte dans les années précédant sa fuite de Rome, ayant tué un homme en duel en mai 1606. Comparée à la Cène d’Emmaüs, la technique est économique, le pinceau large, la couleur sobre et le détail minimal. Dans l'art du Caravage, au cours des années 1601-1606, les détails sensuels de la surface cèdent la place à une manière plus libre, sombre et expressive. La technique ici est plus proche de la Cène à Emmaüs de 1605-6 (Brera), dans laquelle le Christ porte de nouveau une robe bleu verdâtre. Elle peut aussi être reliée à deux autres compositions où un petit groupe de personnages interagissent intensément contre un vide sombre: le Thomas (Sanssouci, Potsdam) et la Trahison du Christ (National Gallery of Ireland, Dublin), tous deux datés de 1603.

La seule autre allusion à l'histoire de cette peinture avant son arrivée en Angleterre est fournie par l'intéressante première copie de la peinture de Bernardo Strozzi (collection privée) dans laquelle l'effet est plus léger et un homard est ajouté à la pêche de Pierre. Strozzi a travaillé à Gênes jusqu'à son arrivée à Venise en 1630. Il a peut-être vu la peinture du Caravage lors d'une visite à Rome, mais il est également possible qu'il l’ait vu à Gênes, peut-être dans la collection de l'un des clients du Caravage : Vincenzo Giustiniani, Ottavio Costa ou le prince Marcantonio Doria. C'est en 1637, seulement quelques décennies après son exécution, que le tableau a été acquis pour Charles I par son agent, William Frizell. La peinture apparaît dans l'inventaire de la Collection Royale de 1639 par Van der Doort comme « les trois disciples venant de la pêche a déclaré être fait par Caravaggio à la Chambre ». Horace Walpole a annoté l'entrée dans la collection royale dans sa copie de l'inventaire de James II en 1688 indiquant : « Il est maintenant au-dessus d'une porte à Windsor, et est l'une des plus belles images que le roi possède ».

Commentaire

Deux questions…

« Que cherchez-vous ? », « Où demeures-tu ? ». Deux questions qui sont à l’origine de notre dialogue avec Jésus, de notre vie spirituelle. Deux questions : une que nous pose Jésus, une que nous lui faisons.

« Que cherchez-vous ? »

Et non pas QUI cherchons-nous ?! Jésus sait bien que nous cherchons d’abord quelque-chose avant de chercher quelqu’un… Et c’est une vraie question qu’il nous adresse. Qu’est-ce que je cherche dans ma vie ? La paix ? L’amour ? Ou l’argent ? Le pouvoir ? Jésus sait ce qu’il y a dans le cœur de l’homme. Il sait que nous avons besoin d’être rassurés. Rassurés par ce que nous possédons. Rassurés sur notre avenir. Nous avons tellement peur de la solitude !

Mais Jésus nous invite à détourner notre regard de tout cela, à nous détourner de nos tentations. Ce que nous cherchons est sur l’autre rive. Et ce n’est pas quelque chose, mais quelqu’un ! Et ils semblent l’avoir compris, ne serait-ce que par leur réponse à la question du Christ :

« Maître, où demeures-tu ? »

Ils avaient entendu parler de Jésus par Jean le Baptiste. Ils le suivirent. Mais ils ne le voient pas encore, seulement de dos. Et là, c’est Jésus qui se retourne. C’est lui qui se convertit, qui se convertit aux hommes pour les aider, pour les éclairer. Et ils le voient. Un regard suffit ! Pas besoin de répondre à sa question. Ils viennent de comprendre que ce n’est pas quelque chose qu’ils doivent chercher. C’est lui qu’ils ont trouvé : quelqu’un ! Et devant un tel regard, celui que fixe chaque disciple présent, ils n’ont plus qu’un unique désir : rester avec lui. Tant de choses dans un regard… Ce regard pénètre en eux, les convertit. Les yeux de Pierre nous le montre si bien. Il laisse tout : ses filets (qu’il utilisera plus tard pour pêcher les hommes) et ce tissus blanc, préfiguration de celui qu’il revêtira (sa robe baptismale) pour rejoindre le Christ ressuscité au bord du lac (Jean 21). Pour l’instant, il n’a pas encore participé au baptême du Christ dans les eaux de la mort.

Des réponses pour nous aujourd’hui ?

D’abord cette question que Jésus nous pose : que cherchons-nous vraiment ? Quel est l’objectif, pour ne pas dire le but, de notre vie ? Saurai-je, moi aussi, passer du que au qui ? Passer du besoin matériel à la soif de Dieu ? Passer de MOI à LUI ?

Ils le suivirent… Il quitta sa barque, il l’enjamba pour rejoindre Jésus. Etre à la suite du Christ, d’un Jésus qui m’appelle personnellement, par mon nom, pour une vocation unique : la mienne. À quoi m’appelles-tu Seigneur ? Jésus ne m’appellera jamais à une vocation qui n’est pas la mienne, à une mission qui ne correspond pas à ce que je suis. Regardons Pierre. Que sait-il faire ? Pêcher, ramener à lui les filets pleins. Que lui demandera Jésus ? La même chose ! Pêcher, ramener à lui les filets pleins, pleins de hommes convertis. En osant un regard lucide et vrai sur moi-même, sur les dons que Dieu m’a offerts, je peux distinguer ce à quoi il m’appelle.

Mais cela m’appelle aussi à un vrai effort de ma part. Dieu m’appelle, mais il compte aussi sur moi, sur mon investissement, sur ma participation. C’est à moi d’oser passer le bord de la barque. C’est à moi d’oser laisser ce qui m’encombre. C’est à moi d’oser mettre le premier pied au sol pour le suivre. Si je veux voir, il me faut d’abord oser venir…

Que voient-ils ? Là où demeure Jésus. Et aujourd’hui ? Où demeure-t-il ? Dans cette église en laquelle semble entrer Pierre. En chaque lieu où Jésus est présent dans son Saint-Sacrement. Un lieu où nous pouvons nous reposer à ses côtés, à ses pieds. Nous asseoir avec Lui. C’est là qu’il nous appelle, c’est là qu’il nous attend…

Mais il demeure aussi ailleurs. En chaque frère ! Ces frères que nous sommes appelés à pêcher, à ramener dans nos filets, à faire entrer dans cette chapelle. Comme André le fit avec son frère Pierre : viens voir ce que j’ai vu, viens recevoir ce que j’ai reçu ! Si nous y allons, comme en cette chapelle, Jésus pose son regard sur nous. Un regard qui va nous transformer. Un regard qui va nous « pétrifier », faire de nous de nouvelles pierres pour bâtir son Église, son Corps !

 


 

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