Déjà-là et à-venir…

Père Olivier PLICHON, Recteur de Saint-Louis des Français de Lisbonne

Une œuvre d’art

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L’appel d’André et Pierre

Fra Angelico (Guido di Pietro)

Vicchio di Mugello, vers 1400 - Rome, 1455

Tempera sur parchemin - Vers 1430

Musée du Couvent San Marco (Florence, Italie)

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 1, 14-20 

Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ; il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Passant le long de la mer de Galilée, Jésus vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter les filets dans la mer, car c’étaient des pêcheurs. Il leur dit : « Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent. Jésus avança un peu et il vit Jacques, fils de Zébédée, et son frère Jean, qui étaient dans la barque et réparaient les filets. Aussitôt, Jésus les appela. Alors, laissant dans la barque leur père Zébédée avec ses ouvriers, ils partirent à sa suite. 

Le peintre

Peintre italien de son vrai nom Guido di Pietro, il est connu sous son nom dominicain de Fra Giovanni de Fiesole. En 1407, il rejoint l'Ordre des Dominicains à Fiesole où il s'applique à l'art de la peinture. Sa première commande concerne l'église du monastère de San Marco à Florence, pour laquelle il dessine une série de fresques (1436-1443). En 1452 il devient prieur du monastère de Fiesole. Il sera connu après sa mort sous le nom de Fra Angelico, le peintre des anges. Il sera béatifié en 1982 par le Pape Jean-Paul II.

Fra Angelico est considéré comme une figure de transition entre le gothique médiéval tardif et le début de la Renaissance. Masaccio et Donatello comptent parmi ses principales influences. Son travail n'est pas novateur conservant dans son art les vieilles valeurs médiévales de l'art : sa fonction didactique et la valeur mystique de la lumière, donnant ainsi cette surprenante atmosphère. La caractéristique de son travail se distingue par l’approche sereine de l’espace avec ses constructions en perspectives, et la douce apparence de ses figures.

L’enluminure

L’enluminure illustre la lette capitale O, une initiale d’une des pages du Missel San Domenico. Fra Angelico a fait les illustrations de ce missel en travaillant au couvent de San Domenico à Fiesole, près de Florence.

L’image décrit l’appel de Pierre et André par Jésus. Pierre et André, comme frères, sont représentés avec un corps et un visage quasi gémellaire. Pierre, tirant son filet, lève la tête vers cet homme qui l’appelle de la berge, alors qu’André semble en pleine difficulté pour diriger sa petite barque en forme de croisant de lune. Ils portent déjà tous les deux une belle auréole d’or. Devant eux, Jésus, imberbe comme pour rappeler la jeunesse de son ministère, tend le bras et les désigne pour leur demander de le suivre. Couronné d’une auréole crucifère, il porte une tunique rouge, signe de son humanité, et un manteau bleu, rappel de sa divinité. Le rivage et le lac aux teintes vertes qui s'évanouissent à l'horizon derrière eux aident à créer une forte suggestion de profondeur dans cette minuscule image, même si la scène semble se passer de nuit (on distingue la lune) ce qui semble logique pour la pêche au lamparo.

Commentaire

Le problème avec ses passages évangéliques connus est qu’ils en deviennent presque usés à nos oreilles et à notre entendement ! Du coup, notre attention se relâche et nous ne faisons que nous concentrer sur de simples images, qu’elles soient imaginées ou vues au cours de notre catéchisme. Une barque, deux hommes qui pêchent, un autre qui les appelle. Et eux, ils le suivent. Basta ! Et ainsi, une morale rapide : il faut écouter Jésus et le suivre. C’est vrai, c’est beau, mais un peu réducteur. Ou du moins, un peu rapide. Comme si vous promenant dans un musée, vous passiez rapidement devant une oeuvre d’art, sans la regarder en détail, parce que, de toutes les façons, vous la connaissez bien, et vous savez quoi en penser. Faites cette expérience avec La Joconde. Et si vous êtes bien attentifs, vous découvrirez bien des choses que vous n’aviez jamais vu et qui donnent un tout autre sens à la peinture.

Alors, faisons la même chose avec cette périscope évangélique. Le premier point à noter est que Jésus revient en Galilée. Jean le Baptiste vient d’être arrêté. Jésus va donc prendre la suite. Et cette suite de l’annonce, il va la vivre d’abord là où on ne l’attend pas : en Galilée, pays de pêcheurs, dans toutes les sens et écritures du terme. Des hommes païens, peu instruits, le bas peuple. Sa missions ? Proclamer la Parole de Dieu. Ou plus exactement, pour reprendre le mot grec : annoncer. Proclamation du kérygme (Kérussôn), c’est-à-dire du noyau dur de la foi : notre salut !

Et c’est l’Évangile de Dieu qu’il proclame. Évangile : bonne nouvelle. Une bonne nouvelle qui vient de Dieu, car Jésus, comme Christ, est l’Envoyé du Père, le héraut de ce kérygme. Et plus qu’en être simplement le héraut, le porteur, il en est aussi l’incarnation. Il annonce le sujet de ce salut, et il en est en même temps l’objet.

Ce kérygme va s’articuler en deux points centraux :

  • Le Règne de Dieu est proche et le Christ vient l’inaugurer. Proche vient nous dire que ce règne s’approche, il est en chemin vers nous, et nous devons nous-mêmes nous mettre en route. Jésus n’est-il pas le Chemin ? Il si ce Règne s’approche, c’est qu’il est déjà là, tellement proche que nous pourrions presque le toucher. Et ce, hic et nunc, ici et maintenant. Jésus le dit : les temps sont accomplis. Déjà là… Nous pouvons même dire que ce Règne de Dieu, plus encore d’être arrivé devant nous, et déjà au-dedans de nous.
  • Et pourtant, il est encore à venir… Il reste à faire pour que ce règne arrive effectivement. Difficile rapporte entre le « déjà-là » et « l’à-venir »… Le salut est déjà là, mais il attend notre « préparation personnelle ». Dieu est patient et nous laisse l’à-venir…

Cette patience de Dieu n’existe que pour notre conversion : « Convertissez-vous », « Faites pénitence ». Mais il ne s’agit pas de se décourager devant cet effort attendu. La conversion nous semble si compliquée, si difficile, si inaccessible… Eh bien non. La conversion est comme le Royaume : déjà là et à venir. Déjà là car Dieu sait que nous en sommes capables. Déjà là car il nous a fait à son image. Déjà là car il nous a adopté comme ses enfants. Et ce qui est rassurant, c’est que nous devons nous convertir CAR le Royaume est arrivé. Il est maintenant visible, déjà là, et donc c’est à cause de cela, parce qu’il est proche que la conversion en devint nécessaire, utile, véridique. Et cette conversion est à venir, car Dieu ne s’impose pas, Dieu nous laisse libre. Il nous tend la main, mais il attend aussi que tendions la nôtre.

Et pour nous donner le courage nécessaire, Jésus ajoute : « Croyez à l’Évangile ». Croire en l’Évangile n’est pas une troisième condition après la prise de conscience de la présence du règne et l’appel à la conversion. Croire à l’Évangile en est l’accomplissement. Lorsque Jésus nous dit que les temps sont accomplis, c’est toute la Parole de Dieu qui est accomplis. Il le dira en Matthieu (5, 17) : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Mener à son terme, à son aboutissement, à sa fin et sa finalité. Et cette fin, c’est la Parole de Dieu aboutie en l’Évangile. Et cet accomplissement n’est pas simplement une décision morale - la conversion ne serait alors que mettre en place dans sa vie une éthique, non pas vide de sens, mais vide de présence - c’est la décision personnelle de suivre Jésus, de nous mettre à sa suite. Et s’engager à la suite de Jésus, vivre de sa présence, c’est ça qui donne sens à notre morale. La réalisation du Règne de Dieu est de choisir une vie théologale, c’est-à-dire dirigée vers Dieu par cette foi espérante et aimante. N’est-ce pas là la vocation de tout baptisé ?

Et c’est bien la suite de l’Évangile que nous avons entendu. Nous ne pouvons vivre, comprendre cette vocation à laquelle nous sommes tous appelés que si nous avons compris le message préliminaire : le Royaume déjà-là et à venir, une Royaume qui demande notre conversion. Une conversion qui se vit dans la Parole accomplie de l’Évangile. Alors, et alors seulement, nous pouvons réellement et pleinement entendre l’appel de Jésus.

La vocation ? Qu’est-ce ? « Dans toute sa simplicité : Dieu est là, il t’appelle, laisse tout ce que tu as entre les mains, et suis le Maître », comme le dira Saint Benoît dans sa Règle (Sur l’obéissance, Ch. 5, 7-9). Et tout cela se résume dans ce très bel adverbe utilisé à deux reprises : aussitôt. Aussitôt, comme l’a dit saint Benoît, ils laissent tout. Aussitôt, ils le suivent et partent à sa suite, la sequela Christi, disait-on avant.

Favorites1887 copie.jpgCela m’amène à deux réflexions. La première est d’imaginer ce qui a bien pu les décider aussi vite. Mais la réponse n’est-elle pas donnée implicitement dans le texte ? Il les regarde. Il me semble que la seule chose qui puisse vraiment et immédiatement nous convertir est le regard du Christ. Que ce soit ce regard que nous percevons lorsque nous contemplons l’Eucharistie, que ce soit celui qui est posé sur nous lors de la confession, que ce soit celui que nous entons sur nous lors de notre prière, ou devant l’icône dont je vous parlais la semaine dernière. C’est Lui qui nous regarde… C’est ce regard d’amour, de vérité, de tendresse, de beauté qui nous convertit. Saint Paul disait (2 Cor 5, 20) : « Laissez-vous réconcilier par le Christ », j’ajouterai : « Laissez-vous regarder par le Christ » !

La deuxième réflexion est sur cet « aussitôt ». Qu’est-ce qui nous empêche de suivre Jésus, aussitôt ? Il me semble que ce sont deux peurs qui nous tenaillent depuis notre origine. Peur d’abord d’être seul, abandonné. Mais suivre Jésus, même si nous sommes seul comme humain, fait que nous ne sommes pas seul, car nous sommes avec Jésus : il est à nos côtés, voire devant nous, voire à nous porter. Notre deuxième peur est celle de nous tromper, de vouloirs raisonner, réfléchir avant. Notre premier ennemi est notre intelligence si elle n’est pas au service de notre foi. Notre foi doit gérer notre intelligence, pas l’inverse ! Alors, pour que cet « aussitôt »se réalise en nous, je vous confie cette simple prière : « Seigneur, n’écoute pas mon intelligence, écoute mon coeur ! ». Alors, nous pourrons nous convertir, accomplir la Parole et aussitôt le suivre !

 

JEAN-PAUL II À TOUS LES JEUNES DU MONDE À L’OCCASION DE L’ANNÉE INTERNATIONALE DE LA JEUNESSE. 31 mars 1985

Jésus regarde tout homme avec amour. L’Evangile le confirme sans cesse. On peut dire aussi que ce « regard aimant » du Christ résume et synthétise en quelque sorte toute la Bonne Nouvelle. Si nous cherchons l’origine de ce regard, il faut que nous revenions en arrière, au Livre de la Genèse, à cet instant où, après la création de l’homme, créé « homme et femme », Dieu vit que « cela était très bon ». Ce tout premier regard du Créateur se reflète dans le regard du Christ qui accompagne le dialogue avec le jeune homme de l’Evangile. … Je vous souhaite de connaître un tel regard ! Je vous souhaite de faire l'expérience qu'en vérité, Lui, le Christ, vous regarde avec amour! Je souhaite à chacun et à chacune de découvrir ce regard du Christ, et d’en faire l’expérience jusqu’au bout. Je ne sais à quel moment de votre vie. Je pense que cela se produira au moment le plus nécessaire : peut-être au temps de la souffrance, peut-être à l’occasion du témoignage d’une conscience pure, comme dans le cas de ce jeune homme de l’Évangile, ou peut-être, justement, dans une situation opposée, quand s’impose le sens de la faute, le remords de la conscience : le Christ regarda Pierre à l’heure de sa chute, après qu’il eût renié son Maître par trois fois. II est nécessaire à l’homme, ce regard aimant : il lui est nécessaire de se savoir aimé, aimé éternellement et choisi de toute éternité. Cet amour éternel accompagne l’homme au long de sa vie. Et, peut-être, surtout au temps de l’épreuve, de l’humiliation, de la persécution, de l’échec, alors que notre humanité est comme abolie aux yeux des hommes, outragée et opprimée : savoir alors que le Père nous a toujours aimés en son Fils, que le Christ aime chacun en tout temps, cela devient un solide point d’appui pour toute notre existence humaine. Quand tout nous conduit à douter de nous-mêmes et du sens de notre vie, ce regard du Christ, c’est-à-dire la prise de conscience de l’Amour qui est en lui et qui s’est montré plus puissant que tout mal et que toute destruction, cette prise de conscience nous permet de survivre. Je vous souhaite donc de faire la même expérience que le jeune homme de l’Evangile: « Jésus fixa sur lui son regard et l’aima ».

 


 

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